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Pourquoi la guerre est-elle plus facile que la paix?

IL y a quelques années, avec des amis colombiens, nous avions décidé de rejoindre Buenaventura, une ville sur la côte pacifique, en prenant un raccourci par un petit chemin de terre. Nous avons été arrêtés par une patrouille d'enfants soldats. Le chef devait avoir 15 ans. Il était beau avec son casque, son uniforme, sa peau bronzée et ses dents blanches. Les autres garçons plus jeunes paraissaient graves.

Un peu en retrait, une petite fille noire de 10 à 12 ans, belle comme un astre, souriait en baissant les yeux sur sa kalachnikov.

Après quelques phrases de palabre, mon ami Lorenzo a fini par faire rire le chef qui a donné le signal de nous laisser passer.

J'ai rencontré cette championne d'athlétisme qui avait dû fuir la Sierra Leone pour éviter d'être massacrée avec sa famille. Quelques enfants survivants avaient été soldats. A la fin de la guerre, presque tous exprimaient leur peur de la paix et leur désir de paix. Quelques-uns en vieillissant sont devenus mercenaires mais la plupart avaient un désir fou qui leur faisait très peur: retourner à l'école! Comment fait-on tous les matins? Comment accepte-t-on d'apprendre? Qui règle les problèmes quotidiens?

La guerre est tellement plus facile! On traîne en attendant l'événement, on rythme sa journée avec les repas, les mots échangés autour d'une cigarette, les routines administratives, mais la plupart du temps, on s'ennuie beaucoup. Parfois, on écoute le bruit d'une bataille qui se rapproche, on colporte une rumeur, de préférence terrible. Ce morne ennui, ces mots amicaux, ces histoires affreuses provoquent même un curieux plaisir. Jusqu'au jour où l'on se retrouve soi-même plongé en pleine horreur. Et pourtant l'acte le plus horrible n'est pas si terrifiant que ça! Donner un coup de crosse, appuyer sur une gâchette, mettre le feu à une maison, violer en rigolant, c'est faisable sans émotion extrême. Seule la représentation de l'acte qui s'est passé peut torturer le guerrier.

Alors, pour ne pas souffrir, on s'arrange avec son histoire, on banalise l'acte, les autres en faisaient autant, ils en faisaient de pires, c'est eux qui ont commencé. A ces récitations habituelles qui banalisent l'agression, s'ajoutent régulièrement le déni et la dévalorisation de la victime: “Elle n'avait qu'à pas se trouver sur mon chemin, elle m'a provoqué, elle n'avait pas à venir dans mon territoire, elle l'a bien cherché, elle appartient à un groupe humain de peu de valeur, ce sont des animaux, tuer un chien ce n'est pas un crime tout de même”. Toutes ces raisons ont été énoncées, elles ont pour fonction de banaliser le crime et de le rendre supportable, moral parfois.

L'homme se soumet à ce qu'il invente

Eleonor Roosevelt, l'épouse de Franklin Roosevelt, a dit: “Nous luttons pour le Bien et les valeurs suprêmes de l'Humanité”. Au même moment, le général Tojo, tyran fasciste du Japon, déclarait: “Nous menons une guerre sainte pour le Bien et les valeurs suprêmes de l'Humanité”.

Nous nous soumettons tellement à ce que nous inventons que la réalité elle-même peut être déniée. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, beaucoup de juifs ont combattu dans l'armée française. Dans les camps de prisonniers, quand les soldats allemands demandaient aux juifs de sortir du rang pour se désigner, ils le faisaient sans crainte car ils ne soupçonnaient pas ce qui les attendait. J'en ai pourtant connu qui en se désignant ont provoqué des éclats de rire de la part des Allemands parce que ces juifs étaient grands, blonds, dolichocéphales (crâne allongé), aux yeux bleus et au petit nez et que leur morphologie correspondait si peu à la représentation qu'en faisait la propagande nazie que les Allemands croyaient qu'il s'agissait d'une farce. L'idée qu'on se fait du réel possède une force de conviction plus grande que la perception que l'on peut en avoir.

La perception du réel est souvent inconsciente. Nous percevons mal que nous respirons, nous ne prenons pas conscience de nos efforts constants pour lutter contre l'attraction terrestre. Il faut une démarche de scientifique pour percevoir le réel, ou l'expérience vécue d'un praticien ou d'un artisan qui à force de travailler le bois finit par en percevoir la texture, ou d'un paysan qui finit par palper la qualité d'une terre. Ce n'est pas du tout le même cheminement pour une représentation intellectuelle. Pour se faire une idée de soi-même ou de notre groupe d'appartenance, il suffit de se faire un récit des évènements qui nous sont arrivés ou des éléments qui constituent les valeurs de notre groupe.

Alors là, il n'y a plus de travail scientifique possible, l'expérience du praticien ne sert à rien, seules comptent les chimères, ce qui ne veut pas dire “mensonge”. Dans une chimère, tout est vrai, le poitrail est d'un lion, la tête d'un taureau, la queue d'un serpent, et pourtant l'animal n'existe pas dans le réel mais il a une fonction importante: il donne une image qui parle de soi.

Au cours d'un voyage d'études, j'ai eu l'occasion de rencontrer une Syrienne rousse parlant très bien le français, qui expliquait de manière véhémente que les juifs, ayant commis le péché originel, devaient d'abord payer, puis disparaître de la planète. Il ne reste à un juif, placé devant une telle représentation, qu'à voter pour Sharon et prendre les armes. Quelques jours plus tard, je racontai cette anecdote à un Israélien qui m'expliquait que c'était pour cette raison qu'il fallait envoyer l'armée sur la bande de Gaza, mettre les Palestiniens dans des camions et les chasser dans les pays voisins. Il ne reste à un Palestinien entendant une telle phrase qu'à s'engager au Hamas et prendre les armes.

Pour bien haïr, il faut beaucoup ignorer

Chacun voulait étonnamment ignorer les raisons de l'autre au point qu'il n'était pas possible d'échanger la moindre idée! Cette attitude est logique: pour nourrir la haine, l'ignorance est nécessaire, de façon à conserver une représentation claire où chacun peut “mener sa guerre pour le Bien et les valeurs suprêmes de l'Humanité”.

Ceux qui travaillent à connaître le réel scientifique, économique et humain deviennent ambivalents. Pendant la guerre de 14, incroyablement cruelle, les soldats ennemis fraternisaient à chaque cessez-le-feu. J'ai connu une famille qui pendant la guerre de 40 avait été indignée qu'on interdise au professeur de mathématiques de travailler, puisqu'on le condamne à mort, comme ça, parce qu'il était juif. Cette famille, pour le protéger, l'avait caché dans sa cave. Puis, les jeunes filles de la maison avaient été charmées par la culture et la gaîté de deux officiers allemands qu'elles avaient invité à dîner… au-dessus de la cave!

Deux générations plus tard, les descendants de ce professeur de mathématiques militent dans une association qui fait des procès afin d'envoyer en prison les Français qui ont côtoyé les occupants, ont travaillé avec eux, fait des films pendant l'occupation, ou simplement invité à dîner un soldat allemand. Ces enfants et ces petits-enfants, eux, vivent dans la représentation pure; ils ne connaissent pas l'ambivalence du réel.

Quand j'étais adolescent à Paris, j'ai milité en faveur de l'indépendance de l'Algérie, parce que j'étais malheureux de penser que mon pays que j'aimais avait pu envoyer son armée pour prendre les biens des Algériens et les priver de leurs droits dans leur propre territoire.

Quelques décennies plus tard, devenu médecin, j'ai soigné des “pieds-noirs” dont la blessure saignait encore parce qu'ils avaient été chassés de leur pays, l'Algérie, où leurs ancêtres avaient été “déportés” à la fin du XIXe siècle. Beaucoup d'enfants sans famille, Bretons, Alsaciens et Provençaux, d'origine française, allemande ou italienne avaient été déportés (c'était le mot employé) par vaisseaux entiers pour travailler en Algérie plutôt que de souffrir dans des orphelinats français. Tous ces gens-là connaissaient l'ambivalence du réel: pauvres, sans racines, chassés de France, ils ont aimé le pays où ils ont pu travailler et fonder une famille et d'où ils ont été à nouveau chassés quelques générations plus tard pour “rentrer chez eux”.

Il faut se méfier des représentations pures d'autant qu'elles se retournent souvent contre ceux-là mêmes qui y croient. Hitler avait inventé le mythe de la race aryenne pure, où les vrais Allemands, supérieurs à tous les autres peuples, devaient apporter le “Bien et les valeurs suprêmes de l'Humanité au reste du monde”. Quand il a compris que son rêve allait s'effondrer parce que justement, le peuple de surhommes allait être vaincu, il a retourné sa haine contre les Allemands eux-mêmes et a créé des situations pour les faire massacrer. Il n'est pas impossible de penser qu'un peuple qui se radicalise au point de refuser toute négociation et profère le sacrifice héroïque de ses membres, se prépare à la guerre civile… quand il aura gagné la paix!

Un roman terrifiant et banal

"M'appelle Birahima. J'aurais pu être un gosse comme les autres de dix-douze ans, ça dépend. Mais mon père est mort. Ma mère qui marchait sur ses fesses, elle est morte aussi (…) J'ai tué pas mal de gens avec mon kalachnikov. C'est facile, on appuie et ça fait tralala. Je ne sais pas si je me suis amusé. Je sais que j'ai eu beaucoup de mal parce que beaucoup de mes copains enfants-soldats sont morts. Mais Allah n'est pas obligé d'être juste avec toutes les choses qu'il a créées ici-bas". Ainsi débute le roman terrifiant d'Ahmadou Kourouma, "Allah n'est pas obligé" (Seuil) sur le drame des enfants-soldats en Afrique. Kourouma est considéré comme l'un des plus grands écrivains francophones contemporains.

Birahima, est un enfant-soldat des guerres tribales au Libéria et en Sierra Léone. Il participe à toutes sortes d'horreurs, arme au poing et grigris à la ceinture: c'est le petit garçon qui raconte sa propre histoire comme dans un conte drolatique et terrifiant sur une époque de massacres dont les enfants sont les tristes héros. Un monstrueux périple.

Casablanca,01 27 2003
Boris CYRULNIK
L'Economiste
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