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Analayse économique : Quatre gourous au chevet du monde

Quatre économistes de renom étaient récemment en visite à Beyrouth pour exposer leurs prévisions pour l’année 2004. Et pour répondre aux questions les plus fréquentes des économistes et autres intervenants sur les marchés : dollar ? Croissance ? Taux d’intérêt ?…

Le dollar ne devrait pas reprendre des couleurs face à l’euro cette année, en dépit d’une hausse probable des taux d’intérêt de référence américains au second semestre. Mais la croissance mondiale sera certainement au rendez-vous, tirée par le moteur des États-Unis, mais aussi par l’Asie. Tels sont, en résumé, les points principaux des prévisions macro-économiques développées par des économistes de passage à Beyrouth à l’invitation des branches libanaises de leur banque ou de leur société financière.

Le premier est Komal Sri-Komar, directeur du fonds d’actions américaines Sodelux multistratégies et chef économiste de la Société générale Asset Management (dont les produits sont commercialisés au Liban par Fidus, groupe SGBL). Le deuxième est Thomas Hobson, directeur du département des analyses techniques au sein de Merrill Lynch. Les troisième et quatrième appartiennent au groupe BNP Paribas. L’un, Brian Fabbri, est économiste en chef pour l’Amérique du Nord et l’autre, Cyril Beuzit, est responsable de la stratégie des taux d’intérêt au sein du groupe bancaire français.



Parité euro-dollar

Le dollar devrait continuer donc de se déprécier d’environ 10 % en 2004, selon Thomas Hobson, de Merrill Lynch, mais les Banques centrales ne le laisseront pas dépasser 1,35 dollar pour un euro. S’il atteint cette parité, l’économiste prévoit une action concertée de la Réserve fédérale, de la Banque centrale européenne et de la Banque du Japon pour le ramener aux alentours de 1,15. Même avis de la part de Cyril Beuzit de la BNP Paribas, même s’il pense qu’une intervention concertée des Banques centrales ne sera pas nécessaire avant d’atteindre la zone des 1,40-1,50 pour un euro. Les fondamentaux de l’économie américaine, et en particulier les déficits de la balance commerciale et du budget, vont en effet maintenir une pression baissière sur le billet vert au cours de cette année, dit-il.
Si le Liban s’affole de la perspective d’une appréciation continue de l’euro, l’essentiel de ses échanges étant réalisés avec l’Union européenne, la Banque centrale européenne n’a, elle, pas vraiment de raison de s’inquiéter, ajoute Cyril Beuzit. Selon lui, le taux de change effectif de l’euro par rapport au dollar est en fait revenu à sa moyenne de long terme. La BCE ne devrait donc pas intervenir dans l’immédiat, et la FED pas davantage, car tant qu’il ne se traduit pas par une prime de risque sur les actifs américains, le dollar faible est une bonne nouvelle pour l’économie américaine.
De son côté, Komal Sri-Komar, de la Société générale Asset Management, confirme que les autorités américaines ne remettront pas en question la faiblesse du dollar tant que les pressions inflationnistes resteront limitées aux États-Unis et que les pressions pour un relèvement des taux resteront faibles.

Relèvement des taux

La question de la parité entre le dollar et l’euro est en partie liée au niveau des taux d’intérêt américains, même si la corrélation n’est pas mécanique. De ce point de vue, Thomas Hobson estime que tout est en place pour un relèvement des taux américains au second semestre 2004. Car la Réserve fédérale devra tôt ou tard tenir compte des changements importants survenus depuis un an. Le principal taux de la FED, le Fed Fund, est gelé à 1 % depuis juin 2003, niveau record atteint après 13 baisses en deux ans et demi depuis janvier 2001, lorsqu’il affichait encore 6,5 %. Le principal déterminant de l’intervention de la FED, dont les taux sont à leur plus bas niveau depuis 1958, est l’inflation. Or, estime Thomas Hobson, les derniers chiffres de l’inflation et la remontée des indicateurs avancés d’inflation (matières premières) confirment la fin de la tendance à la désinflation, que la FED a combattue en 2003. La réappréciation des actifs (voir graphe) est notamment un bon signe. Le président de la FED a déjà amorcé un changement de ton pour préparer les marchés à une hausse des taux qui devrait intervenir vers la fin de l’année, selon Merrill Lynch. L’objectif pour fin 2004 est de 2 % pour les Fed Funds, a dit Thomas Hobson.
L’autre élément déterminant pour un resserrement éventuel de la politique monétaire américaine est l’évolution du marché de l’emploi. Alan Greenspan a récemment rappelé que de bons chiffres de l’emploi sont la condition préalable d’une hausse des taux.
Le taux de chômage qui est autour de 5,6 % actuellement devrait tomber à 5,2 %, un taux historiquement associé au plein emploi sans inflation, estime Brian Fabbri de la BNP Paribas. La baisse pourrait même aller jusqu’à un taux de 4,8 % en 2005, ajoute-t-il. Même prévision pour Komal Sri-Kumar, selon qui le taux de chômage devrait tomber aux alentours de 5 % d’ici à la fin de l’année. Car, si les résultats des entreprises ont été tirés jusque-là par des réductions de coûts qui se traduisent notamment par des réductions d’effectifs, la hausse des revenus a pris le relais de la croissance, ce qui est un bon signe pour l’emploi, dit-il.

Croissance à partir des USA

Les quatre économistes partagent également un même diagnostic concernant la croissance américaine qui est le principal moteur de la croissance mondiale, même si, pour la première fois, le moteur viendra aussi d’Asie. La croissance sera au rendez-vous en 2004, prédit ainsi Thomas Hobson.
Toutes les conditions sont réunies, confirme Brian Fabbri, qui prévoit un taux de croissance en nette hausse en 2004, à 4,6 %, avant un tassement à nouveau en 2005, à 3,2 %. La politique monétaire américaine a rarement été aussi expansionniste. L’investissement a augmenté de 11 % au cours des trois trimestres qui ont suivi la dernière baisse des taux, dit l’économiste. Et la politique de relance par le déficit budgétaire a également fonctionné à plein. Après un excédent de 234 milliards $ en 2001, les États-Unis sont passés à un déficit de 374 milliards $ en 2003 et le déficit prévu pour 2004 est de 550 milliards. Cette flexibilité budgétaire extraordinaire, qui est la marque des États-Unis par opposition à la rigidité européenne, explique le différentiel de rythme entre la reprise américaine et la reprise européenne.
Ainsi, la hausse de la productivité n’est que de 1 à 1,5 % en Europe, alors qu’elle continue de croître aux États-Unis, avec une augmentation annualisée de 9,4 % au troisième trimestre 2003, un niveau exceptionnel pour un pays aussi développé, fait remarquer Komal Sri-Kumar. Ces gains de productivité sont une caractéristique majeure de l’économie américaine, estime Brian Fabbri. Ils ont entraîné une hausse de 40 % des bénéfices des entreprises. Ils expliquent aussi que la reprise américaine ne se soit pas traduite immédiatement par une reprise de l’emploi. Car, sur la hausse moyenne de la productivité en 2003 de 6 %, près de 2 % s’expliquent par la baisse du coût du travail, c’est-à-dire notamment par des réductions d’effectifs. Mais, dans les prochains mois, la croissance qui a surtout été tirée par la consommation des ménages devrait désormais être poussée par l’investissement, ce qui sera favorable à l’emploi, explique Komal Sri-Kumar.
Si la principale économie mondiale est la locomotive de la croissance mondiale en 2004, un soutien incontestable viendra aussi d’Asie. Les échanges extérieurs de la Chine continuent d’augmenter à un rythme exceptionnel de 30 à 40 % par an, souligne Thomas Hobson. L’économie chinoise a contribué à hauteur de 40 % à la croissance mondiale au cours des 5 dernières années. Et pour 2004, l’économiste prévoit que le Japon, l’Inde et le reste de l’Asie apporteront aussi leur contribution. En fin de compte, tant que la dépréciation du dollar continue de se faire de façon ordonnée, tant que perdure le boom asiatique et tant que la reprise industrielle européenne et asiatique continue de s’étendre à l’ensemble de l’économie, le processus de reflation et de croissance devrait donc se poursuivre au niveau mondial, conclut Thomas Hobson.

Beyrouth,04 19 2004
Sybille Rizk
Le Commerce du Levant
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