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L'extase et la haine: Les «moments merveilleux» dont vous connaissez la suite…

Par Boris CYRULNIK

La Première Guerre mondiale s'est déchaînée fin juillet et a englouti l'Europe dès le mois d'août 1914. Mais le plus incroyable, c'est la ferveur quasi mystique qu'elle avait déclenchée parmi les aristocrates, les bourgeois, les ouvriers, les paysans, les réactionnaires, les libéraux, les socialistes, les cosmopolites, les chauvins, les séparatistes, les militaires, les savants, les théologiens, et même les pacifistes ont été animés d'une même ardeur belliqueuse(1).

· Grandeur et purification: «Ce fut un beau moment»

Toute l'Europe parlait d'héroïsme, de purification spirituelle, de grandeur, de vertu antique, de lutte contre la décadence. Ce fut un moment merveilleux. Les poètes enflammaient les foules, les chansons populaires exaltaient le petit peuple, les grands noms de la littérature comme Stephan Sweig ou Thomas Mann, parlaient de «purification… délivrance… soulagement… espoir».
Quel beau moment ce fut! L'Europe était en extase, le banal avait disparu, la moindre conversation enflammait les esprits, on peignait des fresques sur les bâtiments publics où les hommes partaient à la guerre en chantant, la fleur au fusil, comme vous pouvez encore le voir à la gare du Nord à Paris.
Vous connaissez la suite.
Une des plus grandes tueries de l'Histoire humaine, un continent ruiné, la souffrance permanente dans chaque famille.

· Méfions-nous des «vengeurs»: ils préparent la guerre

Avec le recul du temps, le déclic de cet immense malheur paraît dérisoire. Tout ça pour ça! Vraiment, n'y avait-il pas d'autres solutions? Fallait-il détruire tant d'hommes et de pays pour une cause si futile, un résultat si léger? D'autant que le Traité de Versailles en humiliant les Allemands leur donnait un argument pour préparer la revanche.
Méfions-nous de ceux qui emploient trop ce mot, ils préparent la guerre. Et évitons de les humilier car ils seraient heureux de se servir de cet argument tragique.
Dans cette terrifiante euphorie, Sigmund Freud, psychanalyste autrichien, ne s'est pas laissé embarquer par la contagion émotionnelle. Il a su se protéger de ce bonheur tragique pour demeurer dans le monde des humains. Il a refusé de considérer Ernest Jones, un psychanalyste anglais, comme un ennemi. Quand il lui écrit pendant la guerre (en passant par la Suisse neutre), il lui donne des nouvelles de ses trois enfants au front, contre l'Angleterre. Freud persiste dans les relations d'homme à homme.
Mais les morts tombent et le fossé se creuse. La guerre provoque elle-même les raisons de faire la guerre. Freud se coupe difficilement de sa propre culture. Il s'irrite de l'arrogance anglaise et des mensonges de la presse. Il écrit à Lou Andréas-Salomé, une autre psychanalyste: «Nous ne retrouverons jamais un monde heureux. Tout est trop horrible». Et il énonce une triste prophétie: «Il faut abdiquer, et le grand Inconnu, Lui ou le Grand Manitou, dissimulé derrière le Destin, renouvellera cette expérience (la guerre) avec une race différente(2)». Le point de départ de cet événement social inouï est peut-être plus émotionnel que rationnel. Mais dès que le processus conflictuel qui mêle l'extase à la haine est déclenché, nous avons toutes les raisons de nous faire la guerre.

· Les violences sont pourtant contrôlables par la parole

Pourtant, en psychanalyse, nous découvrons sans peine que les violences émotionnelles sont contrôlables par la parole. Il est classique de répéter qu'un homme ne passe à l'acte que lorsqu'il ne peut pas s'exprimer et qu'un groupe humain devient violent quand sa société ne lui donne pas de lieu de parole.
Peut-être qu'à la violence émotionnelle, contrôlable par la parole, s'oppose la violence idéologique qui trouve sa source dans des récits. Inventez un récit, économique, religieux, historique ou moral et soyez sûr que vous y trouverez une bonne raison de partir en guerre. D'abord, vous éprouverez le délicieux sentiment d'appartenance qu'ont ressenti les Européens de 1912 à 1914 quand tout n'était que beauté, pureté, extase et volupté. Puis, vous évoquerez l'érotisme du moment de la victoire anticipée et le merveilleux moment de la libération dont vous rêvez. A l'instant de l'extrême violence guerrière, vous n'oserez pas avouer l'esthétique de l'horreur.
Pourtant, vous serez fasciné par les récits terribles et les images insoutenables de charniers que les écrans vous montreront afin de mieux utiliser votre violence émotionnelle quand vous serez passé de l'extase rêvée à la haine justifiée.
Ce schéma qui a gouverné tous les peuples en guerre explique ainsi l'étonnante géographie des croyances quand tous les Allemands se mettaient à haïr délicieusement tous les Anglais, tandis que dans les écoles françaises de braves instituteurs enseignaient la haine aux enfants afin de préparer la prochaine déclaration de guerre, la plus juste et la dernière, bien sûr.
Aujourd'hui, la technologie moderne a modifié le sentiment d'appartenance.

· L'incroyable cadeau du 11 septembre

L'amélioration des communications a permis aux Américains de conquérir des marchés lointains, tandis que dans leur pays, la dilution du sentiment d'appartenance développait leurs angoisses identitaires et les poussait à se réfugier dans un communitarisme fermé et haineux. L'attentat du 11 septembre a fait disparaître leurs conflits sur le multiculturalisme et les a ressoudés en un grand peuple dominateur. Cet incroyable cadeau de la part des terroristes encourage pourtant le terrorisme puisque ce mode sacrificiel de combat permet de rétablir un peu d'égalité. Grâce à cette méthode, inventée il y a 8.000 ans par la secte des Juifs zélotes, l'armée romaine de Titus, l'hyperpuissance du moment, a longtemps été tenue en échec. Mais les mécanismes psychologiques qui préparent à cette guerre ne sont plus du tout les mêmes. Il ne s'agit plus aujourd'hui de partir à la guerre, la fleur au fusil, dans une grande fête patriotique. Il s'agit de trouver et de former quelques individus capables de se sacrifier pour obtenir une victoire dérisoire.
J'en ai connu des candidats terroristes, et je les ai trouvés sympathiques. Je pense à ce garçon qui était mort d'ennui d'avoir passé une enfance morose au milieu de parents transparents. Tout d'un coup, il avait découvert la ferveur politique dans un groupe d'extrême gauche qui lui avait redonné vie en le préparant à un attentat suicidaire. Je pense à ce garçon solitaire qui avait accepté d'entrer dans une secte religieuse d'extrême droite, sans adhérer vraiment à ses idées, mais simplement pour rencontrer des gens avec qui parler et donner sens à sa misérable vie affective. Je pense à cette fille, torturée par un père sadique. Elle s'était sentie divinement heureuse le jour où elle était rentrée dans une secte aux théories ridicules mais où tout le monde s'aimait. Je pense à ce jeune juif dont la famille avait été assassinée pendant la Deuxième Guerre mondiale et qui attaquait les banques pour donner de l'argent à l'institution généreuse qui avait bien voulu le recueillir.
Tous ces candidats terroristes étaient sympathiques, parfois même intelligents et cultivés. Mais tous, grâce au terrorisme, avaient donné forme à un besoin profondément humain: quand une situation sociale est folle, quand on n'est pas vivant sans être vraiment mort, quand une violence guerrière ou économique est insensée, le seul moyen de transformer ce réel insupportable, c'est de le transcender! Dépasser un ordre intolérable, en allant au-delà de la vie, afin que règne un ordre supérieur. Tuer et se tuer pour mieux vivre… quelle logique absurde!

(1) Gay Peter, 1991 «Freud, Une vie», Hachette, p. 401.
(2) Cité in Peter Gay, p 407.


Casablanca,05 26 2003
Boris Cyrulnik
L'Economiste
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