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Persepolis - Mitri à l’OLJ : On va se battre pour lever l’interdit


Khaled Mouzannar, Nadine Labaki et Nidal Achkar « surpris et déçus » par la décision de la Sûreté générale

Sans le visionner, le directeur général de la Sûreté générale, Wafic Jezzini, a approuvé l’interdiction de projection du film d’animation franco-iranien Persépolis, de Marjane Satrapi.


Une manière d’assurer à ce film un matraquage publicitaire indirect et inespéré, et à moindres frais.

Ce film, critiqué et censuré en Iran où il est quand même projeté, n’a pas été autorisé à sortir sur les écrans libanais. Cette interdiction pure et simple a naturellement provoqué à Beyrouth de vives critiques dans les milieux intellectuels et artistiques. Le ministre de la Culture, Tarek Mitri, n’a pas hésité de son côté à réclamer la levée de l’interdiction qu’il juge – « même eu égard à une interprétation stricte de la loi actuelle, et aussi désuète qu’elle fût » – totalement injustifiée.

Le directeur de la Sûreté générale, le général Wafic Jezzini, qui a approuvé l’interdiction sans pour autant avoir visionné le film incriminé par le bureau de la censure qu’il préside, a déclaré à l’AFP qu’il avait pris cette décision après que « des responsables chiites eurent estimé que le film s’attaquait à l’islam et à l’Iran ». « Le bureau de la censure (qui relève de la Sûreté) a jugé que si le film était visionné, il allait créer des tensions avec l’Iran », a déclaré M. Jezzini. Il a toutefois souligné que le Hezbollah n’avait pas influencé sa décision. Le porte-parole du Hezbollah, Hussein Rahhal, contacté par téléphone par L’Orient-Le Jour, a affirmé qu’il ne disposait pas « d’informations sur le sujet ». Le député Hussein Hajj-Hassan, également joint par téléphone, a déclaré qu’il n’était « pas au courant de cette affaire ».

« Je peux revenir sur ma décision. Je respecte la liberté d’expression », a néanmoins déclaré de son côté Wafic Jezzini, avant de préciser toutefois qu’« étant donné la crise politique actuelle au Liban, ce n’est pas le moment d’ajouter de l’huile sur le feu ». Peut-être convient-il de rappeler dans ce contexte que c’est justement en censurant des œuvres littéraires ou artistiques que les polémiques les plus houleuses sont lancées, et que rien ne sert une œuvre comme la censure. L’Orient-Le Jour a tenté, en vain, de contacter le général Jezzini.
Une source gouvernementale s’exprimant sous le couvert de l’anonymat avait déclaré plus tôt que le film avait déplu au chef de la Sûreté, considéré comme un proche du Hezbollah.

« Il est clair que le général Jezzini, qui est proche du Hezbollah, ne veut pas autoriser ce genre de film qui, selon lui, donne une image de l’Iran plus mauvaise que sous le chah », a estimé cette source.

Mitri : Pas de justifications

Pour sa part, le ministre de la Culture, Tarek Mitri, a déclaré hier en soirée à L’Orient-Le Jour qu’il a demandé au ministère de l’Intérieur de faire lever cette interdiction.

La censure, qui relève donc de l’autorité de la Sûreté générale, « est en principe justifiée, si le film incite aux dissensions confessionnelles, porte atteinte aux mœurs ou à l’autorité de l’État ou favorise la propagande israélienne », a souligné M. Mitri.

« Or, ces critères ne s’appliquent pas sur ce film d’animation, qui de plus ne porte atteinte ni à l’Iran ni à l’islam. Il présente juste un point de vue et ne doit pas être interdit », a insisté le ministre, qui est favorable à une abolition de la censure. « Je me bats pour lever l’interdiction. J’ai abordé ce sujet en Conseil des ministres, mardi. J’en ai parlé longuement avec le ministre de l’Intérieur ainsi qu’avec le directeur de la Sûreté générale, a-t-il indiqué. Je suis, par principe, contre la censure. Mais au-delà de ça, même avec une interprétation rigoriste de la loi en vigueur, il ne serait pas possible de censurer ce film. Ce n’est absolument pas justifié. Je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que ce film soit autorisé. C’est une question de principe. » De toute façon, ajoute le ministre de la Culture, « les lois et les pratiques évoluent » et le Liban est un pays dont la « raison d’être » est « la liberté de création, d’expression. On va se battre pour cela ». Des sources proches du ministère de l’Information ont d’autre part confirmé que des tractations étaient en cours entre les ministères de la Culture, de l’Intérieur et la direction de la Sûreté générale afin de parvenir à une levée d’une interdiction peut-être trop hâtivement approuvée.

Le Parti socialiste progressiste (PSP) a, lui, dénoncé un « terrorisme intellectuel ». Il s’est aussi demandé si le but ultime était de « transformer Beyrouth, dans sa vie culturelle et artistique, en une banlieue de Téhéran ». Le parti a ainsi réclamé que la censure soit levée « pour que les Libanais puissent être en mesure de visionner ce film ».

Le désarroi des milieux artistiques

« Cette décision est d’autant plus ridicule que l’on peut trouver au Liban, et notamment dans la banlieue sud, des copies de ce film vendues à deux dollars ! » a déclaré de son côté Bassam Eid, le directeur de la production au Circuit Empire, la société qui devait distribuer le film.

Interrogés sur cette interdiction pure et simple de l’œuvre de Marjane Satrapi, les cinéastes Khaled Mouzannar et Nadine Labaki ont indiqué à L’Orient-Le Jour que les autorités libanaises « sont championnes dans l’art d’être plus royalistes que le roi ». Ils se sont dit « surpris » qu’un film « d’animation, un format pourtant beaucoup plus sympathique que celui d’un film classique », ait été censuré aussi strictement, d’autant plus qu’en Iran, Persépolis a finalement été autorisé même s’il a dû être tronqué par la censure. Khaled Mouzannar a ajouté que « pour avoir vu le film à Paris et pour avoir connu des Iraniens à l’étranger, ce film est d’une importance capitale car il exprime un point de vue qui n’est pas véhiculé par les médias ». Il a aussi exprimé sa déception de voir que la censure continue toujours de sévir aussi sévèrement, et a indiqué que « tout le monde sait pourquoi ce film a été interdit, tout le monde connaît les dessous de cette affaire. C’est une réaction tiers-mondiste, de pays sous-développé. On avait pourtant cru qu’avec le départ des Syriens, le Liban ne serait plus inquiété sur ce point de vue-là ».

Mais c’était sans compter sur le capital « amitié » que le Liban voue à bien trop de pays de la région, au point d’en sacrifier sa propre vie culturelle et artistique.
Nidal Achkar, contactée par téléphone par L’Orient-Le Jour, n’a pas non plus pu cacher sa surprise lorsqu’elle a appris la teneur de la décision de la Sûreté générale concernant Persépolis. « Je lutte contre la censure, et de manière catégorique, depuis 40 ans », a-t-elle affirmé d’emblée. « J’ai vu ce film, et je ne sais pas ce qui a dérangé les gens. La censure invoque toujours mille et une raisons pour sévir. Si M. (Tarek) Mitri veut faire quelque chose pour la culture, il faut qu’il fasse en sorte que ce film soit autorisé », a-t-elle souhaité. « Je ne comprends pas. C’est l’histoire d’une fille qui traverse les changements sociopolitiques qui se déroulent dans son pays, à travers quatre générations. C’est le point de vue d’une femme, d’une artiste, qui de surcroît a affirmé que cette révolution (iranienne) était normale, elle devait arriver », a-t-elle ajouté.

Le lancement du film d’animation Persépolis était, jusqu’à hier matin, disponible en vidéo sur le blog de L’Orient-Le Jour, Du tac au tac, à l’adresse suivante : http://lorientlejour.wordpress.com/2008/03/15/les-autorites-libanaises-ont-censure-la-projection-du-film-danimation-persepolis/

Toutefois, en début de soirée, il était impossible d’ouvrir depuis le Liban la vidéo tirée du site YouTube. Coup de ciseaux de la censure également ? Cela n’a pas pu être vérifié ni confirmé, même si certains observateurs soutiennent que cette hypothèse n’est pas totalement à écarter. Ces pratiques ne sont-elles pas malheureusement courantes en Égypte et en Syrie ?

Marseille,03 30 2008
Rédaction
L'Orient-Le Jour
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