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Irak : un conflit peut en cacher un autre...

Kamal Hamdan, Le Commerce du Levant

L’histoire de ces trains français qui se cachent les uns les autres n’arrête pas de faire des émules. Cette fois, c’est la guerre irakienne. C’est que la recherche effrénée des objectifs économiques d’un tel conflit tient à un fait indéniable : un flou artistique entoure toute cette histoire. On fabrique alors des hypothèses plus ou moins crédibles, dont celle – bien argumentée – qui est développée ci-après.

Se passant royalement d’une quelconque décision du Conseil de sécurité, la coalition américano-britannique a bien fini par investir unilatéralement la totalité du territoire irakien.

Objectifs déclarés : démanteler les armes chimiques, libérer le peuple irakien et restaurer la démocratie. Dans un pays qui n’a connu, depuis des décennies, que différentes formes de dictature. Mais encore ?

Au cours d’une rencontre tenue récemment à Paris, en marge d’un séminaire sur la globalisation et le développement, les participants ont été au-delà des schémas réducteurs et simplistes véhiculés, à propos des véritables objectifs de l’offensive américaine. On a bien reconnu le bien-fondé des objectifs de principe concernant le besoin de démocratisation de l’Irak et de libéralisation de son peuple. Mais de nombreuses questions fondamentales gagnent à être débattues. Exemples.

Dans quelle mesure peut-on justifier que la démocratisation et la libéralisation d’un pays X peuvent émaner de l’intervention militaire d’une puissance extérieure ? Comment alors former une instance dirigeante nationale (dans ce cas irakien) qui ne serait pas le reflet pur et simple de l’occupation étrangère ? Pourrait-on accepter la politique de deux poids, deux mesures qui cible l’Irak alors que d’autres pays semblent être plus aptes à détenir des armes à destruction massive, ainsi qu’un “potentiel terroriste”, tels que la Corée du Nord, le Pakistan ?…

Le thème qui retient, toutefois, le plus d’attention est certainement la dimension économique et plus spécifiquement financière. Question essentielle : le conflit en Irak pourrait-il camoufler une autre guerre, celle du contrôle de la sphère monétaire internationale à travers la consécration définitive du rôle hégémonique du dollar américain comme monnaie de référence dans le monde ? Comment on en est arrivé à une telle hypothèse, largement répandue à l’heure qu’il est dans le milieu des intellectuels et des économistes européens ?


Argumentaire chronologique

1) Octobre 2000. Le comité de sanctions de l’ONU autorise l’Irak à libeller en euros et non plus en dollars l’ensemble de ses transactions pétrolières et commerciales. Initiative qui s’est avérée, par la suite, très avantageuse pour l’Irak grâce à l’appréciation de la monnaie européenne de plus de 25 % par rapport au dollar depuis cette date.

2) L’adhésion immédiate de la Jordanie à cette mesure pour tout ce qui se rapporte à ses échanges commerciaux et notamment pétroliers avec l’Irak. Depuis 1991, la Jordanie importe annuellement 5 millions de tonnes de pétrole irakien, soit une facture moyenne de 650 millions $ par an, dont 300 millions représentent des dons octroyés par le gouvernement irakien.

3) Mars 2001. Percée exceptionnelle du Venezuela à ce niveau : intervention remarquée sur le possible usage de l’euro dans la fixation du prix du pétrole. Sachant que le Venezuela est l’un des premiers partenaires pétroliers des États-Unis.

4) Au courant de l’année 2002, plusieurs initiatives plus ou moins audacieuses sont entreprises par la Chine et l’URSS à travers des opérations spécifiques et ponctuelles. Ces opérations visaient à tester la possible transition du système dollar au système euro dans le règlement d’une partie de leurs transactions commerciales et pétrolières extérieures.

5) Décembre 2002. C’est la Corée du Nord qui déclare ses intentions officielles de procéder à un pareil passage du dollar à l’euro. Quel que soit le poids économique de ce pays, il n’en reste pas moins que sa décision revêt un caractère symbolique important dans le cadre de cette mouvance.

6) Le fait le plus important à ce niveau réside dans les discussions informelles de certains groupes de travail relevant de l’OPEP tout au long des années 2001-2002. On jaugeait, lors de ces discussions, une nécessaire diversification des monnaies de référence dans les transactions pétrolières internationales. Cette orientation n’était même pas dictée par des considérations politiques, mais plutôt économiques et financières, notamment après l’apparition remarquée des signes de faiblesse de l’économie américaine, et donc du dollar, à partir de l’année 2000. Même les pays du Golfe, étroitement dépendants des États-Unis, commençaient à réagir plus ou moins de la même façon. Avec en toile de fond un stimulant économique : ils ont essuyé des pertes d’environ 100 milliards $ en 2002, en revenus pétroliers et en placements sur les marchés financiers internationaux, suite à la dépréciation du dollar par rapport à l’euro. Et un stimulant politique : l’appui américain inconditionnel à Israël dans le conflit du Moyen-Orient. Notons que les importations des pays de l’OPEP, y compris celles du Golfe, provenant de la zone euro, représentent en moyenne 45 % du total de leurs importations. En contrepartie, les importations pétrolières des pays de la zone euro en provenance des pays de l’OPEP sont supérieures à celles des États-Unis. Pourquoi, dans ce cas, ne pas penser sérieusement à diversifier les monnaies de référence dans les transactions extérieures ?

7) Pour de nombreux observateurs, la période charnière d’une mutation plus ou moins significative vers l’euro devrait ou pourrait coïncider avec l’élargissement de l’UE en mai 2004. À cette date, la population de l’UE atteindrait 450 millions de personnes. Son PIB global avoisinerait les 9 600 milliards $. De l’autre côté de l’Atlantique, la population des États-Unis ne sera que de 280 millions de personnes avec un PIB légèrement supérieur à celui de l’UE, totalisant 10 500 milliards $. La Russie, qui assure à présent 21 % des besoins pétroliers de l’UE et 41 % de ses besoins en gaz, pourrait très bien être tentée, pour la sauvegarde de ses intérêts économiques et politiques, d’adhérer à cette mouvance. La hantise d’un monde unipolaire sous l’hégémonie des États-Unis pourrait encourager la Russie à se joindre à l’UE pour former un espace politique et économique capable de contrebalancer le système des relations internationales.

Remodelage des deux rives de l’Atlantique

En fait, depuis la mi-1990, des mutations profondes tendent à remodeler l’ensemble de l’environnement économique des deux rives de l’Atlantique : fusions, acquisitions, alliances entre les multinationales. Parmi les tendances dégagées – surprise –, on peut spécifiquement noter la progression soutenue de l’intégration britannique à l’économie nord-américaine. Exemple significatif, la fusion de BP et d’American Oil Co. qui a donné naissance à la 3e compagnie pétrolière mondiale BP-Amoco. En 2000, les cinq géants américains de l’armement (Lockheed-Martin, Boeing, General Dynamics, Raytheon, Northrop-Grunmman) ont conclu une alliance avec leur homologue britannique British Aerospace System (BAES), constituant ainsi l’un des premiers fournisseurs de matériel de défense au Pentagone. En réponse à ces formes d’alliance transatlantique, l’Allemagne et la France ont encouragé de nombreuses fusions dont notamment celle qui a conduit à la création de la European Aeronautic Defense & Space Co. (EADS) regroupant Daimler-Chrysler, Aerospace A.G., Aérospatiale-Matra et Construcciones Aeronauticas S.A.

Il est évident qu’à partir de ces mégaregroupements, l’industrie occidentale de la défense et de l’aérospatiale va connaître une guerre commerciale (et éventuellement politique ?) acharnée.

C’est dans ce contexte de mondialisation – stade frénétique, qu’on peut situer la nouvelle agressivité américano-britannique, dont le premier signe est l’attaque contre l’Irak :
• Une mise en garde contre toute velléité de contrecarrer le rôle hégémonique des États-Unis dans l’après-guerre froide et – dans le cadre de cette analyse – contre toute tentative de substituer l’euro au dollar.
• Ou encore une première démonstration éloquente de la nouvelle stratégie préventive des États-Unis, avec comme véritables cibles l’Europe, la Russie, la Chine et au-delà…

Par Kamal Hamdan
Propos recueillis par Rosemonde Hatem

Beyrouth,05 05 2003
Kamal Hamdan
Commerce du Levant
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