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Du 11 septembre 2001 au 20 mars 2003, une révolution dans le jeu entre les nations

Par Francis Ghilès
«Oderint dum metuant» (qu'ils nous haïssent pourvu qu'ils nous craignent) aimait à dire l'empereur romain Caligula qui nomma son cheval favori sénateur -le Sénat dans la Rome antique constituait l'un des centres névralgiques du pouvoir.

Les évènements qui se sont précipités depuis le 11 septembre 2001 suggèrent que tel est bien la nouvelle devise de la politique étrangère américaine. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle était bâtie, au Moyen-Orient notamment, sur le maintien des régimes en place.

Depuis les attentats, elle s'est muée en volonté de redessiner la carte de la région par des actions préventives. La volonté d'en finir coûte que coûte avec le régime du président Saddam Hussein, un peu plus d'une année après la liquidation du régime taliban en Afghanistan, souligne à quel point le 11 septembre est l'acte fondateur d'un nouvel ordre mondial dans lequel les certitudes du dernier demi-siècle s'effritent sans que, pour l'heure, on ne puisse saisir exactement l'architecture des nouveaux rapports de force.

Nous sommes loin du plan Marshall, qui aida puissamment la reconstruction de l'Europe de 1945 et joua un rôle essentiel dans la réconciliation franco-allemande, clé de la construction de ce qui est devenu l'Union européenne et constituait aux yeux de Winston Churchill “l'acte le moins égoïste de l'histoire”. Aujourd'hui, les Etats-Unis sont plus impopulaires de par le monde qu'ils ne l'ont jamais été au cours de leur histoire.

Avant même qu'une seule bombe n'ait été larguée sur l'Irak, les dégâts collatéraux -pour employer un jargon à la mode- sont considérables. La première victime de la crise est sans conteste l'Europe, la division entre les pays que Donald Rumsfeld, le secrétaire à la Défense des Etats-Unis, appelle de la Vieille Europe -qui s'opposent à une attaque contre l'Irak, et ceux de la Nouvelle Europe- qui appuient la politique américaine, provoquent des blessures qui mettront des années à se cicatriser. Les relations entre l'Europe et les Etats-Unis traversent une crise sans précédent, l'OTAN est en désarroi -les dirigeants européens donnent d'eux-mêmes le spectacle d'une désunion affligeante, payant ainsi très cher l'absence d'une politique étrangère de l'Union européenne crédible.

Une part de responsabilité de ce triste état des lieux incombe à l'Europe. Peu de ses dirigeants ont pris la mesure du choc occasionné par la première attaque subie par les Etats-Unis sur leur propre sol: trop d'Européens ont pensé sotto voce, après le 11 septembre, que la victime “méritait” un peu le coup bas qu'Al Qaida venait de lui porter, rares sont ceux qui ont compris que de grands changements s'annonçaient.

Si l'UE n'a guère voix au chapitre en tant que bloc autonome ou indépendant des Etats-Unis, si la voix de ces derniers pèse si lourd au Moyen-Orient notamment, c'est bien parce que l'Europe ne s'est guère donné les moyens d'avoir une politique sérieuse vis-à-vis du conflit israélo-palestinien. De même, elle n'a jamais donné l'impression de prendre vraiment au sérieux le processus de Barcelone qu'elle a lancé, à l'initiative de l'Espagne, en 1995. Quand a-t-elle sérieusement appuyé ceux de la rive sud qui tentaient de libéraliser la gestion économique de leurs pays? Que de voeux pieux et de discours hypocrites applaudissant des réformes annoncées mais dont la mise en oeuvre tardait! A quoi sert- il de parler d'accords de libre-échange alors que l'UE refuse de libéraliser une politique agricole qui coûte cher aux paysans du sud? Ici, comme outre-Atlantique, chacun défend ses intérêts à court terme..

Ce sont néanmoins les mutations de la politique américaine, dès avant le 11 septembre 2001 qui aident à comprendre la révolution dans les principes de sa politique étrangère que connaît, depuis un an, la politique d'un pays qui est devenu, après l'effondrement de l'ancienne URSS, hégémonique. Les Etats-Unis sont impopulaires aujourd'hui de part le monde, y compris dans l'opinion publique de pays dont les dirigeants soutiennent la politique de George W. Bush -notamment au Royaume-Uni, pays dont les liens avec son ancienne colonie sont nombreux. Cette impopularité n'émeut guère les conseillers du président américain, dont certains font montre d'une impériale arrogance. Cette arrogance a deux sources: l'une est à chercher dans la puissance économique et militaire sans précédent dans l'histoire de leur pays; l'autre dans des constructions idéologiques qui sont relativement mal connues en Europe et dans le monde arabe. Le président Bush semble avoir décidé, dès avant l'adoption de la résolution 1441 par le Conseil de sécurité des Nations unies en novembre dernier, qu'il allait en découdre avec l'Irak. Tout comme il a abandonné, depuis qu'il est président, toute prétention à jouer un rôle d'arbitre dans le conflit israélo-palestinien. Tout comme il a rejeté le Traité de Kyoto et la création d'un tribunal de justice international et s'est refusé à renforcer la Convention sur les armes biologiques. Pourtant, pendant la campagne électorale de l'été 2000, le candidat républicain disait que l'Amérique serait jugée à l'aune de son humilité. Ses conseillers-clés, Condolezza Rice et Colin Powell, étaient considérés comme des conservateurs bon teint qui, une fois au pouvoir, joueraient le jeu international selon les règles en vigueur depuis 1945. C'est le contraire qui s'est produit.

Alors que Donald Rumsfeld et ses amis sont profondément pessimistes sur l'état du monde en général et se préoccupent avant tout de la sécurité du territoire américain, le numéro deux, Paul Wolfowitz, rêve de refaire le monde sur le modèle américain, donc de redessiner la carte du Moyen-Orient. S'il réussit en Irak, il ne cache pas son désir de s'occuper de l'Iran. C'est ce groupe-là qui inquiète au plus haut point les observateurs européens de la scène américaine, et Tony Blair, nonobstant son appui à George W. Bush, est à mille lieux de telles idées -il n'est que d'écouter le Premier ministre britannique parler de la crise israélo-palestinienne pour sentir à quel point ses convictions divergent de celles du président. Les deux groupes conservateurs et néoconservateurs travaillent néanmoins ensemble: le chef de cabinet de Dick Cheney, Lewis Lobby, est un néoconservateur pur et dur. Ce sont eux qui ont poussé le président à refuser Kyoto et à refuser de renforcer la Convention sur les armes biologiques.

Après l'effondrement de l'URSS, ce groupe a failli sombrer corps et biens. C'est le 11 septembre qui l'a remis en selle et lui a permis d'accroître son influence auprès du président. Les deux groupes semblent avoir convaincu George W. de la politique qu'il mène aujourd'hui entre le début de l'opération afghane et le discours sur l'état de l'Union en janvier 2002. Depuis lors, le président américain tient à en découdre avec l'Irak. Le 11 septembre a eu sur George W. Bush, semble-t-il, le même résultat que l'invasion de la Corée du Sud par le régime de Pyong Yang avait eu sur le président Truman.

Les conséquences de ces changements rapides, que certains gouvernements européens ne semblent pas avoir mesurées à temps, sont incalculables.
1) En premier lieu, le degré de résistance que rencontreront les forces anglo-américaines et les conditions dans lesquelles le régime de Saddam Hussein sera brisé influeront inévitablement sur le cours des évènements;
2) D'autre part, personne ne sait quel appétit réel le peuple américain aura pour une guerre qui peut durer et connaître des rebondissements imprévus, sans parler de son coût humain;
3) Reconstruire l'Irak sera une oeuvre de longue haleine: sans appuis étrangers, notamment européens, on ne voit pas que les Etats-Unis tiennent sur la durée sans compter le coût d'une opération qu'ils ne pourront financer seuls;
4) Enfin la question est posée de savoir si cette guerre rendra les Etats-Unis plus équitables dans leur approche du dossier israélo-palestinien.

George Bush a fait sien l'adage de la Rome antique pour qui la sécurité du pays était la loi suprême de la république. Les dégâts collatéraux sont déjà immenses: ceux qui parmi les conseillers du président pensent que “allié” équivaut à “laquais” et “force” signifie “diplomatie” ne seront guère surpris. Mais au-delà de l'Europe et de l'OTAN, c'est un champ de ruines: une Turquie, clé de voûte de toute stratégie moyen-orientale, humiliée. Les pays africains et latino-américains membres du Conseil de sécurité qui n'oublieront pas de sitôt d'avoir fait, de part et d'autre, l'objet de tractations lamentables. La guerre coûtera cher: qui dit que le reste du monde sera toujours prêt à financer par des investissements les 400 milliards de dollars que représente le déficit de la balance commerciale américaine? La rue arabe une fois de plus se sent humiliée, sans voix et sans espoir.

En cas de victoire rapide, les deux pays européens qui ont un siège permanent au Conseil de sécurité devront revoir leur copie et travailler ensemble s'ils veulent espérer avoir la moindre influence sur la politique américaine.

Deux questions se posent: Tony Blair osera-t-il dénoncer l'appui inconditionnel que les Etats-Unis accordent à Ariel Sharon? Aura-t-il le courage de dire au président américain que des frappes préventives contre l'Iran et la Corée du Nord seraient pure folie? Le président français, pour sa part, devra apporter la preuve, comme il a su le faire dans son discours à l'Université d'Oran il y a deux semaines, qu'il souhaite vraiment élever le débat et engager des réformes. Ces deux questions sont primordiales et demanderont du courage politique.

Jacques Chirac devra tout faire pour relancer le processus de Barcelone, ce qui exige une réforme en profondeur de la Politique agricole commune. Il devra aussi dire, au risque de heurter son électorat, que la France a besoin des étrangers qui se trouvent sur son sol, qu'ils sont les bienvenus et que tout sera fait pour les intégrer. C'est à ce prix que l'Europe pourra, peut-être, regagner l'initiative politique et diplomatique qu'elle a si complètement perdue, face aux Etats-Unis, dans une région qui est très proche et dont le bien-être est fondamental pour sa sécurité dans les décennies à venir.

Casablanca,03 31 2003
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L'Economiste
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